
En anglais, on appelle «Renaissance Men »(ou «polymaths », terme aussi impressionnant mais quand même moins évocateur) les touche-à-tout de génie dont la culture ne s'étend pas seulement en profondeur dans un domaine unique mais en embrasse plusieurs, voire une multitude. Leone Alberti, suprêmement doué en architecture, en ingénierie hydraulique, en mathématiques comme en cryptographie, et Pic de la Mirandole avec ses 900 thèses sur la religion, la philosophie naturelle et la magie, sa maîtrise du latin, de l'hébreu, de l'arabe et de l'araméen, demeureront à jamais le symbole de l'esprit se sentant à l'étroit et sautant allègrement les barrières pour respirer au grand air. Vouloir tout savoir tient du fantasme. Savoir un peu de tout est en revanche un bel idéal en ce qu'il fait sortir le savoir de l'insularité ; et c'est encore le moyen, comme disait John Donne, de se sentir faisant partie du «continent
humain »et d'être en capacité d'entrevoir l'infinie variété et complexité des cultures, des champs de connaissance…et peu importe que tout cela reste superficiel, à l'état de notions, de bribes, de rudiment. Pour revenir un instant à l'anglais, il me semble que cette langue ne connaît pas d'équivalent à l'expression «culture générale »: elle parle de «trivia », bric-à-brac de connaissances glanées ici ou là. L'essentiel reste sans doute de « savoir pour relativiser »: nulle part on est au centre du monde, il y a toujours un ailleurs de la culture et de la connaissance.
Auteur : LANG Jack
Magazine : Grandes Signatures n° 1 Page : 9-9
Retour en haut